Association des Amis d'Emmanuel Mounier - Une pensée qui interpelle l'homme du XXIème siècle

                         L'Engagement
 
 
                                                 
 
 
"Que l'existence soit action, et l'existence plus parfaite action plus parfaite, mais action encore, c'est une des intuitions maîtresses de la pensée contemporaine. Si certains répugnent à introduire l'action dans la pensée et dans la plus haute vie spirituelle, c'est qu'ils s'en donnent implicitement une notion étriquée, la réduisant à l'impulsion vitale, à l'utilité ou au devenir. Mais il faut l'entendre en son sens le plus compréhensif. Du côté de l'homme, elle désignera l'expérience spirituelle intégrale, du côté de l'être, sa fécondité intime. Alors on peut dire : ce qui n'agit pas n'est pas. Le logos est vérité ; depuis le christianisme il est aussi voie et vie. On doit à Maurice Blondel d'avoir largement assuré ces idées.
 
 
Une théorie de l'action n'est donc pas un appendice au personnalisme, elle y occupe une place centrale.
 
 
. - L'action suppose la liberté. Une doctrine matérialiste ou déterministe, explicitement ou implicitement, ne peut sans abus appeler à une action, et à une action orientée. Si tout ce qui se produit dans le monde est à l'avance réglé par des processus inéluctables, que nous reste-t-il sinon à les attendre et à y régler nos sentiments pour n'en pas souffrir, comme proposaient les stoïciens ou Spinoza ? Le marxisme a compris le danger, qu'il porte en lui par son matérialisme ambigu, il doit constamment rallier contre lui les ressources de la praxis. Une conception pratiquement fataliste du « sens de l'histoire » ou du progrès conduit à justifier le conformisme du jour. Tous les partis souffrent aujourd'hui de leur incertitude sur ces rapports de l' « objectivité » et de la responsabilité personnelle, en d'autres termes de la stratégie et du militant. Beaucoup croient plus ou moins à des fatalités qu'ils ne pensent plus qu'à aménager à la petite semaine, jusqu'à la catastrophe, se donnant la consolation de penser que leur position centriste est une position centrale ; ou bien ils font semblant de connaître ces fatalités en leur plaquant de vastes systèmes idéologiques, et quand la réalité se refuse, ils les imposent par des policiers. Devant ces démissions, il est urgent de restituer le sens de la personne responsable, et du pouvoir démesuré qu'elle détient quand elle a foi en soi.
 
 
Encore faut-il rappeler que la personne n'est pas isolée. L'effort vers la vérité et la justice est un effort collectif. Non pas qu'un million de consciences apportent nécessairement plus de conscience qu'une conscience sévère. Le nombre, avant l'organisation, développe d'abord facilité, confusion, somnolence, passion. L'organisation ne fait souvent en première étape que durcir les forces massives ainsi suscitées. Ce n'est qu'avec la personnalisation que le nombre prend son sens humain, assure la coopération des libertés et des dons, contrôle les délires et les mystifications où la séparation mène l'individu. Rechercher une « technique des moyens spirituels » [1] ne doit pas nous détacher des conditions de l'action, nous replier sur la purification intérieure et l'expression morale. Il n'est d'action valable que celle où chaque conscience particulière, fût-ce dans la retraite, se mûrit à travers la conscience totale et le drame entier de son époque.
 
 
Qu'il n'y ait aucune façon de donner un sens, si ouvert soit-il, à la nature humaine, que 1'univers n'ait aucune valeur à me proposer, une conclusion en ressort pour l'action : faites n'importe quoi, pourvu que votre action soit intense, et vigilante à l'épaississement de ce qui dure et s'enlise.
 
 
Les uns peuvent choisir alors de se donner des valeurs. Mais ils les choisissent en plein arbitraire, et leur fidélité, toute volontaire, reste précaire.
 
 
Les autres, ou bien concluront au refus de l'action, rien dans un monde absurde n'apportant une raison suffisante à telle action plutôt qu'à une autre. Un dilettantisme artiste, un anarchisme ironique, un goût maniaque des sans-parti, des abstentionnistes, des protestataires, des libertaires règne dans ces parages. Il n'aboutit généralement qu'à des rassemblements de scissionnaires, cœurs fiers, esprits brouillons, maquignons délicats et cervelles sèches indiscernablement mêlés. Ils se signalent par une répugnance viscérale à l'engagement et une impuissance à réaliser qui trahissent le tarissement des sources sous l'éloquence parfois colorée des sentiments.
 
 
Ou bien, sous l'affolement d'une action libérée de toute règle et passionnés de vie intense, ils seront conduits vers une sorte de délire d'action : agitation inquiète et médiocre chez les natures pauvres ; exaltation de l'exaltation et de la puissance chez les plus fortes. D'Ernst von Salomon à Malraux, de Lawrence à Drieu et à Junger, cette route est riche en hautes figures. Mais quand rien n'y trace de frontière entre l'humain et l'inhumain, qui les gardera de l'inhumain ? Et de fuir l'inhumanité dans la terreur [2] ?
 
 
. - Que demandons-nous à l'action ? De modifier la réalité extérieure, de nous former, de nous rapprocher des hommes, ou d'enrichir notre univers des valeurs.Pour être exact, nous demandons à toute action de répondre plus ou moins à ces quatre exigences, car tout l'homme en nous se penche pour boire à chacun de nos actes. Il y a cependant des types d'action qui mettent en oeuvre l'une d'entre elles de façon dominante, les autres ne venant qu'en harmoniques. Nous allons retrouver ici une distinction classique.
 
 
1. Dans le faire (en grec)l'action a pour but principal de dominer et d'organiser une matière extérieure. Nous la nommerons économique : action de l'homme sur les choses, action de l'homme sur l'homme au plan des forces naturelles ou productives, partout, fût-ce en matière de culture ou de religion, où l'homme démonte, éclaire et agence des déterminismes. C'est le domaine de la science appliquée aux affaires humaines, de l'industrie au sens large du mot. Elle a sa fin et sa mesure propre dans l'efficacité. Mais l'homme ne se satisfait pas de fabriquer et d'organiser s'il ne trouve pas, dans ces opérations, sa dignité, la fraternité de ses camarades de tâche, et quelque élévation au-dessus de l'utilité :il ne fabrique même bien que dans ces conditions,comme le montre la psychotechnique. L'économiste qui les ignore annonce le technocrate qui traite les rapports humains comme s'ils n'étaient que des lois objectives portant sur des choses. L'économie ne peut définitivement résoudre ses problèmes que dans les perspectives du politique, qui l'articule à l'éthique. Si l'économiste hésite à accepter cette liaison, c'est que sous le nom de politique, on introduit trop souvent dans la rigueur de ses problèmes le sentiment, l'opinion, l'intrigue ou l'a priori idéologique, alors que le politique doit nouer la rigueur de l'éthique sur la rigueur de la technique. C'est à son niveau que doit se personnaliser l'économique et s'institutionnaliser le personnel. C'est pourquoi l'apolitisme qui fuit cette zone vitale de l'action, par en bas, vers la pure technique, par en haut, vers la pure méditation ou la seule formation intérieure, est dans l'immense majorité des cas une désertion spirituelle.
 
 
2. Sous l'angle de l'agir (en grec) l'action ne vise plus principalement à édifier une oeuvre extérieure, mais à former l'agent, son habileté, ses vertus, son unité personnelle. Cette zone de l'action éthique a sa fin et sa mesure dans l'authenticité, note fortement accentuée par les penseurs existentialistes : importe moins ici ce que fait l'argent, que comment il le fait et ce qu'il devient, ce faisant. Le choix éthique n'est cependant pas sans effet sur l'ordre économique. Parce qu'ils aspiraient à une sorte de sagesse mesurée et contemplative qui goûtait peu la puissance et dédaignait la matière, les Grecs n'ont pas développé une civilisation technique dont leurs premiers ingénieurs ont montré qu'ils en étaient fort capables. Les banlieues d'un monde individualiste ne ressemblent pas à un village chrétien, ni à une cité collectiviste, fussent-ils bâtis au même emplacement. Et l'on a pu montrer que les religions donnent forme aux paysages et aux maisons autant, sinon plus, que les conditions matérielles.
 
 
Ces notions éclairent le problème, souvent si mal posé, de la fin et des moyens. S'il était possible à l'homme d'agir sur un registre de moyens purement techniques, le moyen y serait si étroitement emboîté sur la fin qu'il n'y aurait entre eux aucune divergence possible. Sur ce registre, l'efficacité commande ; tout moyen qui réussit est bon, et bon parce qu'il réussit. Elle règle l'aspect technique des problèmes, et ses exigences doivent être rappelées aux nostalgiques de l'échec, aux esprits brouillons qui, sous prétexte de moraliser l'action, la noient d'intentions vagues. Mais jamais un rapport de personnes ne s'établit sur un plan purement technique. Une fois l'homme présent, il contamine le monde entier. Il agit jusque par la qualité de sa présence. Les moyens matériels eux-mêmes deviennent par elle des moyens humains, vivant dans les hommes, modifiés par eux, les modifiant, et intégrant cette interaction dans le processus total. S'ils avilissent l'agent, ils compromettent à plus ou moins longue portée le résultat. C'est pourquoi l'éthique d'une révolution ou d'un régime est, du point de vue même de ses résultats, aussi importante que les calculs de force.
 
 
Redoutons l'espoir saint-simonien et technocratique de remplacer le gouvernement des rapports humains par l'administration des choses. L'homme serait vite traité comme chose dans vu tel monde, s'il était viable. Technique et éthique, sont les deux pôles de l'inséparable coopération de la présence et de l'opération chez un être qui ne fait qu'en proportion de ce qu'il est, et qui n'est qu'en faisant.
 
 
 
 
3. (en grec), disaient les Grecs pour désigner cette part de notre activité qui explore les valeurs et s'en enrichit en étendant leur règne sur l'humanité. Si l'on garde la traduction classique d'action contemplative il faut préciser aussitôt que cette contemplation, pour nous, n'est pas seulement affaire de l'intelligence, mais de l'homme entier, n'est pas évasion de l'activité commune vers une activité choisie et séparée, mais aspiration à un règne des valeurs envahissant et développant toute l'activité humaine. Sa fin est perfection et universalité, mais à travers l'œuvre finie et l'action singulière.
 
 
L'activité contemplative est désintéressée en ce sens qu'elle ne vise pas directement à l'organisation des rapports extérieurs entre les choses et entre les hommes. Elle ne l'est pas au sens où elle demeurerait indifférente à ces rapports, sans action sur eux et sans action de leur part. Comme toute activité humaine, elle reçoit sa première trame des conditionnements naturels : la recherche monastique est féodale avec les bénédictins, collégiale avec les dominicains, milicienne avec les jésuites, parce que les temps le voulaient ainsi. Elle agit à son tour sur tout le champ de la pratique de deux façons.
 
 
D'abord d'une façon indirecte, comme distraitement et par surabondance. Ce sont les plus hautes spéculations mathématiques, les moins utilitaires, qui ont mené aux applications les plus fécondes en même temps que les plus imprévues (des calculs astronomiques à la navigation, des débats sur la structure de l'atome a l'énergie atomique, etc.). Deux siècles de disputes théologiques pour assurer l'Incarnation du Christ dans sa plénitude ont fait, des civilisations chrétiennes, les seules civilisations activistes et industrieuses. Nous pouvons parler ici d'induction contemplative. Cette expérience doit nous retenir de déclarer inutile a priori une activité dont nous ne voyons pas l'utilisation prochaine.
 
 
Le contemplatif, tout en gardant comme souci principal l'exploration et l'achèvement des valeurs, peut aussi viser directement l'ébranlement de la pratique. Nous dirons alors que son action est du type prophétique. L'actionprophétique assure la liaison entre le contemplatif et la pratique (éthique + économique) comme l'action politique entre l'éthique et l'économique. Elle affirmera par exemple l'absolu dans sa rigueur tranchante, par la parole, l'écrit ou le geste, quand le sens s'en est émoussé sous les compromissions : ce sont les Provinciales ou J'accuse, c'est l'obéissance d'Abraham, la protestation de l'objecteur de conscience, les grèves de la faim de Gandhi. On pourrait même parler d'institutionsprophétiques ; elles ont leur sens comme témoins d'un monde à venir, elles le perdent si elles se présentent comme les cellules d'une organisation qui en sortirait par juxtaposition (phalanstères, communautés Boismondeau, etc.). Le geste prophétique peut être « désespéré » (au plan technique), sûr de l'échec immédiat, n'obéissant qu'à l'impulsion irrésistible de porter un témoignage absolu et absolument désintéressé. Mais croire qu'il est toujours désespéré et ne vise qu'une sorte de vaine affirmation, c'est confondre l'espèce avec le genre. Faire de l'insuccès et de l'inefficacité vertu, substituer à la modestie rigoureuse des responsabilités je ne sais quelle trouble aspiration au martyre signe plus souvent la dévitalisation que la spiritualité. Le geste prophétique peut être accompagné de la volonté consciente de faire pression sur une situation, bien que par des moyens qui relèvent de la foi dans l'efficacité transcendante de l'absolu plus que de la mise en oeuvre de l'efficacité technique. Parfois même le prophète franchit toute l'épaisseur de l'action, et de témoin se fait technicien : Jeanne d'Arc a commencé par témoigner de ses voix puis elle s'est faite général d'armée. Cependant, si le prophète n'a pas de mépris pour l'efficacité (différant en cela de l'émigré spirituel) il ne calcule pas l'efficacité comme le politique, il lance en avant de lui la force invincible de sa foi, assuré que s'il n'atteint pas quelque but immédiat, il réussira du moins à maintenir la force vive de l'homme au seul niveau où se font jamais les percées de l'histoire.........."
 
Emmanuel Mounier
 
 Le  Personnalisme 
 Que- sais-je ?
 1ère édition 1949
 
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